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  • Luddisme ludique

    Hier matin, j’ai supprimé l’application Youtube de mon téléphone.

    Non, c’est faux. Je l’ai “désactivée”, car mon téléphone sous Android ne me laisse pas supprimer les apps Google.

    Quoiqu’il en soit, elle n’est pour l’instant plus accessible. La veille, j’avais passé plus de 4h45 avec cette app ouverte. Pas tout le temps “devant”, car je paye Youtube Premium (bah tiens) et que je peux donc écouter des vidéos en marchant dans la rue, ce que je fais souvent.

    Mais quand même. 4h45 sur une journée. Majoritairement passées à regarder sans les assimiler des Shorts tous plus stupides les uns que les autres.

    Donc ce matin, après une nuit de 11 heures (onze ! Voilà ce qui se passe quand l’Univers me laisse dormir !), j’ai pris mon téléphone, je l’ai allumé, j’ai lancé une vidéo “long format” sur ma télé et j’ai désactivé l’app. Parce que bon, dur de quitter une addiction d’un coup.

    Ironie de l’affaire, le format long que j’ai lancé s’intitule The New Luddites, du créateur Jared Henderson (que je vous recommande si vous comprenez l’anglais). La vidéo traite de la nouvelle vague anti-technologie, en revenant sur le combat des Luddites, en quoi il n’est pas nouveau, mais surtout en quoi et pourquoi il revient à la mode.

    Au 18ème siècle en Angleterre, des familles entières sont dépossédées de leurs métiers (à tisser, littéralement) lorsque les tisserands voient leur travail automatisé par des machines. Une industrie "domestique" de filage (de laine notamment) qui occupait des familles dans leurs foyers est transformée en une industrie capitaliste de masse. La création textile est mise entre les mains de personnes non-qualifiées donc la seule compétence en la matière est de savoir opérer une machine. Pire, ces patrons d'usine qui peuvent employer "n'importe qui" en profitent pour recruter de nombreux enfants, dont des orphelins qu'ils transforment globalement en serviteurs sous contrat (esclaves, donc). 
    Le tout laisse des générations d'artisans sans source de revenus, sortis de force de "leur" circuit de production.
    
    Les Luddites, c'est eux. Des révolutionnaires qui décident qu'on ne leur arrachera pas leur savoir-faire et leurs compétences sans combattre. Leur rebellion se manifeste par des destructions de machines, des incendies d'usines, et des manifestations.

    Dans Story of your life and others, Ted Chiang publie la nouvelle Seventy-two letters, qui a justement ces événements pour toile de fond. Dans cette réalité alternative, un scientifique du 18ème siècle tente de donner un plus haut niveau de compétences à des golems (globalement, des droids mus par un concept religieux kabbalistique) pour permettre aux familles de tisserands de re-domestiquer leur production avec l’aide de ces “robots”.

    Cette nouvelle m’avait un peu agacée, et ce pour plusieurs raisons. On y retrouvait le trope des hommes qui, incapables de donner la vie par leurs propres moyens, s’évertuent à la créer de toutes pièces, à tout prix et donc sous toute forme. J’avais aussi été agacée par la fin, qui selon moi loupe un boulevard scénaristique pour s’engouffrer dans un dénouement juste meh. Mais surtout, saoulée de ouf par une énième version de “oh non, le progrès scientifique nous permet de faire plus vite, donc plutôt que de valoriser la qualité du travail humain, n’est-il pas juste plus simple de se prendre la tête, mettre des humains sur le carreau et jeter des millions par les fenêtres pour créer des robots !?” (réponse : non, mais les milliardaires détestent les pauvres et adorent leurs jouets).

    Enfin, bref, les Luddites. Avec le temps le mot est devenu synonyme de “anti-technologie” quand, en vérité, ces personnes ne se rebellaient pas contre la technologie en tant que telle, mais contre son utilisation capitaliste comme une énième machine à broyer des gens.

    De mon côté, je suis (ou du moins j’étais) une grande utilisatrice de “nouvelles technologies”. J’ai notamment fait partie de la première génération de community managers (eh oui, un véritable dinosaure), et j’ai donc vu de l’intérieur comment les réseaux sociaux, en tant que machines nous ont été d’abord donnés pour faire nos petits posts et notre petite production domestique de contenu. Dès que cela est devenu profitable et automatisable, on nous a noyés sous un tsunami de contenus produits à la chaîne, par “n’importe qui” ou même n’importe quoi.

    C’est intéressant de voir que sur ces mêmes réseaux, de nombreuses personnes appellent maintenant à une vie plus analogue. La trend de l’analog bag est conçue pour ça. Prenez un bouquin, un carnet, votre tricot, un puzzle. Laissez votre téléphone dans un tiroir chez vous. Allez boire un café dehors ou faire des mots croisés au parc. Profitez d’une vie analogue comme si vous étiez de retour en 1984.
    Ces gens, dans lesquels je m’inclue, sont sûrement de nouveaux Luddites qui s’ignorent. Croyez-moi que si je pouvais briser les machines (l’IA, notamment) et redonner la production (notamment d’art) aux petits artisans, je le ferai.

    NB : amorcer un incendie de data center est, techniquement, une activité analogue. Donc si vous ne savez pas quelle activité proposer pour une sortie entre potes, je pose ça là. 

    La technologie n’est pas le problème, bien évidemment. J’ai récemment acheté une mini-liseuse (la Xteink4, elle a changé ma vie, j’en reparlerai) et ce petit objet technologique me permet de vivre une vie plus analogue (ie : une vie dans laquelle mon téléphone n’est pas greffé à ma main H24).

    La technologie c’est un peu comme un livre religieux : le problème vient de la façon dont les humains décident de l’interpréter et de l’imposer aux autres.

    Je suis ravie que l’IA aide des scientifiques à trouver des cancers ! J’aimerais qu’elle ne me soit pas imposée dans mes conversations privées, mes outils de travail, tous les services clients du monde et que je sois donc contrainte de passer à travers (avec toutes les conséquences que cela impose) pour obtenir qui plus est un service médiocre et déshumanisé.

    Même ce Youtube que j’ai supprimé désactivé m’impose désormais des “résumés IA” des vidéos disponibles sur la plateforme. Alors que les créateurs, qui savent de quoi ils parlent quand même, remplissent déjà un résumé de leurs vidéo, hein.

    Donc bon, je profite de mes heures récupérées à la GoogleTV pour lire et écrire.
    Je vous en souhaite tout autant, mes petits luddites.